La grande famille du Wing Chun contient de nombreuses ramifications. La plus connue dans le monde est celle de Yip Man. Ceci s’explique par deux raisons : Bruce Lee et les films des dernières années sur le personnage en question. À ma connaissance, à Montréal, presque toutes les écoles sont basées sur le style de Yip Man. Il y a une exception, quelques écoles de Vinh Xuan, la branche vietnamienne. Plusieurs personnes se demandent d’où vient cette version du Wing Chun. Selon l’école mère, il s’agirait du Shaolin Wing Chun Orthodox, bref de descendance directe du temple de Shaolin. Ce serait la version traditionnelle du Wing Chun contrairement à la version moderne de Yip Man. J’y ai étudié quelques mois, toutefois je n’ai pas aimé mon expérience et j’ai préféré retourner au style de Yip Man. Mais je me suis toujours posé beaucoup de questions. D’ailleurs, à l’époque, le peu de livres sur le sujet contrairement au Wing Chun de Hong Kong (Yip Man) me laissait perplexe. Je me suis mis à faire des recherches sur le style. Voici après quelques mois de recherche ce que je pense. Et là s’il vous plaît, si vous n’êtes pas d’accord je n’ai aucun problème avec cela. Merci de ne pas envoyer de matamore chez moi pour me menacer. À bon entendeur, salut.

NOTEZ QUE MES RÉFÉRENCES SERONT CITÉES À LA FIN DU TEXTE.

Regardons brièvement l’origine de l’école Shaolin Wing Chun Orthodox selon le site internet de cette école. Naturellement, les personnages de Ng Mui et Yim Wing Chun sont au centre l’origine du Wing Chun. Voici un extrait du récit de leurs origines :

« Après l’anéantissement du Temple Shaolin, Ng Mui s’enfuit vers le sud où elle séjourna de monastère en monastère dans les provinces de Fujian et de Yunan. Un jour, dans un village voisin, elle rencontra une jeune fille du nom de Yim Wing Chun. Bien qu’on ne puisse préciser s’il s’agit de son nom de naissance ou d’artiste martial accomplie, son nom, signifiant « chanter le printemps », célèbre néanmoins l’avènement d’une nouvelle ère dans le domaine des arts martiaux. L’histoire de Yim Wing Chun la plus populaire rapporte qu’elle était la très jolie fille d’un marchand de soja nommé Yim Shee. Un jour, un officier local décida qu’il la voulait pour femme. Rejeté, l’officier emprisonna Yim Shee. Yim Wing Chung rencontra alors Ng Mui qui accepta de prendre sous sa tutelle la jeune fille. Le mariage fut retardé permettant à Yim Wing Chun d’apprendre quelques techniques de Kung Fu. Lorsqu’elle revint au village, elle annonça qu’elle ne pouvait se marier avec un homme qui n’était pas son égal en matière de combat. Amusé, l’officier releva le défi: Yim Wing Chun, sortie vainqueur du combat, ne put sauver son père de la rage de l’officier. Elle s’enfuit alors pour retrouver son maître qui lui enseigna les techniques avancées du Kung Fu Shaolin. Après plusieurs années, leurs chemins se séparèrent et Yim Wing Chun devint une guerrière renommée. Elle leva des armées et participa activement aux rébellions contre la dynastie des Ching. Elle se maria entretemps avec Leung Bok Chau, un ancien élève de Shaolin et lui transmit son art. Leung Bok Chau maintint et développa le Kung Fu Wing Chun, nommé ainsi en l’honneur de son épouse. À suivre… »

Il n’y a rien d’extraordinaire ici. Toutefois, il y a environ 2 mois, je suis tombé sur un texte sur le blogue Kung Fu Tea de Ben Judkins. Le titre du texte est : Did Ip Man invent the story of Yim Wing Chun? Ma curiosité était piquée. Si vous ne connaissez pas Ben Judkins, il a un doctorat en sciences politiques à l’université de Colombia et il fait de la recherche historique sur les arts martiaux chinois. Il est pratiquant de Wing Chun et s’intéresse beaucoup aux arts martiaux du Sud. Il mentionne dans son papier un document écrit au milieu des années 60 par Ip Man à l’attention d’une organisation nommée « Ving Tsun Tong Fellowship ». Il s’agit de la légende de Ng Mui et Yim Wing Chun. Le projet de la « Ving Tsun Tong Fellowship » n’a jamais abouti. L’intérêt de ce document se démarque par la phrase suivante dans le texte de Judkins :

 

« Interestingly enough, this 1960 era document is the oldest recorded version of this story that exists. There is no physical evidence (actual documents, not simply a lineage’s folklore which claims to be older) that this story was ever told in the late 19th century. »

 

L’auteur fait remarquer que dans le folklore des arts martiaux du Sud, il y a souvent des légendes de femmes qui seraient à la base d’autres styles comme le White Crane, par exemple, avec la jeune fille nommée Fang Chi-Niang. D’ailleurs, le livre Complete Wing Chun écrit par Robert Chu, René Ritchie et Y. Wu, abonde aussi dans ce sens. Mais Ben Judkins, dans on papier cherche encore plus loin. Lorsqu’il a analysé le nom Ng Mui dans la littérature chinoise, il a fait une surprenante découverte. Ng Mui est mentionnée dans des textes pour la première fois seulement qu’au 19e siècle. Il s’agit d’un roman intitulé « Shengchao ding shen wannian qing » (le titre en français serait approximativement : Le support envers la dynastie sacrée fleurit, verdoyant pour dix mille ans). Et elle n’a pas le rôle qu’on pourrait croire :

« The Ng Moy of the novel is crafty and prone to elaborate plans (a major point of continuity with her later figure), but she is also a traitor. Along with Bakmei she betrays the Shaolin heroes to the state and ensures their destruction. In fact, one of the underlying themes of this novel is the righeousnes of Imperial authority against the lawlessness and chaos caused by the wandering, argument prone, monks of Shaolin. »

 

Ben Judkins nous souligne dans le texte la situation politique des dernières décennies du 19e siècle. Le gouvernement impérial en Chine était plutôt populaire. D’ailleurs, la révolte des Boxeurs n’était pas contre le gouvernement, mais contre les religieux étrangers et les intérêts commerciaux. (Ceci est toutefois une autre histoire!) Dans le cas qui nous intéresse, Ng Mui fera son apparition comme héroïne dans les textes seulement dans les années 1920 et 1930. Ces faits remettent en question plusieurs histoires transmises par la tradition orale.

Ceci veut-il dire que l’école Shaolin Wing Chun Orthodox est une école de menteurs? Absolument pas. L’école a bien le droit d’utiliser les récits qu’elle veut. De toute façon, le fait de croire ou non à cette légende ne fait pas de nous un meilleur pratiquant de Wing Chun. Et je vous dirais même que le temps que je prends pour lire et écrire ce texte, c’est du temps que je perds à ne pas pratiquer. Mais comme j’aime aussi l’histoire, je vais continuer!

Mais dans ce cas, pourquoi le Wing Chun et le Vinh Xuan sont-ils si différents? Je serais tenté de vous dire tout simplement parce que c’est la nature même du Kung Fu! Je ne suis pas un expert en Wing Chun. J’ai débuté en 2009. Cela va faire bientôt 7 ans que j’étudie les arts martiaux chinois. J’ai pratiqué dans 5 écoles différentes. Et vous savez ce que j’ai remarqué? C’est que malgré le fait que 4 de ces écoles étaient de la lignée de Yip Man, les quatre avaient des formes différentes. Et au sein de ces mêmes écoles, les instructeurs parfois avaient des différences aussi entre eux. Les gens apprennent le Kung Fu, l’intègre et ensuite il devient LEUR Kung Fu. Les auteurs de « Complete Wing Chun » semblent aller dans ce sens :

« The three major boxing forms are fairly consistent in organisation throughout the various styles. The wooden dummy, pole ans knife techniques, by contrast, al share similar techniques but are choreographed very diffenrently from branch to branch. »

Les auteurs de ce livre rappellent aussi que Yip Man a constamment peaufiné sa technique. D’ailleurs, il n’a pas enseigné de la même façon à tous ses élèves. Ce qui explique pourquoi il y a des différences même au sein de la lignée de Yip Man. Dans le cas du Vinh Xuan, il faut remonter à Foshan pour comprendre.

Yuen Chai-Wan

Dans la ville de Foshan, le nom qui nous intéresse est celui de Yuen Chai-Wan. Pour les pratiquants de Vinh Xuan, il s’appelle Nguyen Te-Cong. Son petit frère, Yuen Kai-San est le fondateur d’une autre lignée importante de Wing Chun. Deux frères, deux lignées. Ils ont pourtant appris des mêmes maîtres. Selon certaines sources, ils auraient même peut-être appris de Leung Jan. Toutefois, comme le rappellent les auteurs de « Complete Wing Chun », nous ne sommes pas certains. Ceci étant dit Yuen Chai-Wan appris dans le même « bain » que Yip Man. Alors pourquoi tant de différence? C’est une question impossible à a répondre si nous sommes honnêtes. Tous ces gens sont morts. Toutefois, je me permets une hypothèse. Il s’agit ici tout simplement d’une question d’interprétation personnelle du Wing Chun. Yuen Chai-Wan a choisi sa propre façon de l’enseigner. Et il a ajouté des éléments qui lui convenaient. D’ailleurs, notons l’absence dans le curriculum du Vinh Xuan des formes Chum Kiu et Biu Jee.

 

Il est d’ailleurs bien difficile de savoir qu’elle était le Wing Chun que les frères Yuen et Yip Man ont appris à Foshan. Leung Jan, un des noms les plus anciens du Wing Chun n’appelait peut-être pas son Kung Fu Wing Chun. De plus, lorsqu’il s’est retiré dans le village Gu Lao, il y a enseigné son Wing Chun d’une façon complètement différente. Je ne connais pas le style Gu Lao du Wing Chun, mais il me semble qu’il n’y a pas aucune forme dans cette lignée. Seulement des techniques (San Sik). Peut-être qu’avant Leung Jan c’était comme cela que le Wing Chun était enseigné? Je n’ai malheureusement pas la réponse.

Leung Jan

En conclusion, même si ce texte ne permet pas de connaître l’origine exacte du Vinh Xuan, il permet de remettre certaines choses en contexte. Non, le Wing Chun ne vient pas du temple de Shaolin et Ng Mui n’est qu’un personnage de fiction. Reste que si je crois que le Vinh Xuan n’est qu’une interprétation que Yuen Chai-Wan fait du Wing Chun, il reste que le manque de recherches sérieuses et universitaires sur l’histoire de cette ramification du style manque cruellement. Et comme je ne maîtrise pas la langue vietnamienne, je dois me contenter du peu de sources dont j’ai accès. Ceci étant dit, depuis 2014, il commence à avoir de plus en plus livres produits sur le Vinh Xuan. Plusieurs auteurs provenant de l’Europe de l’Est d’où le Vinh Xuan semble populaire nous partagent leur savoir. Bref… une recherche qui se poursuivra.

Sources :

L’école Shaolin Wing Chun Orthodox

Le texte de Ben Judkins :

CHU, Robert, René Ritchie and Y. Wu. Complete Wing Chun. The defenitive guide to Wing Chun’s history and traditions. North Claredon. Tuttle Martial Arts. 1998.